Le candidat Romuald Wadagni a annoncé la création de six pôles de développement territorial dans son projet de société 2026-2033. Cette ambition a été saluée par le jeune Béninois Chedrak Chembessi, docteur en développement régional et professeur adjoint en économie et innovation sociale à l’Université de l’Ontario français au Canada. Dans une réflexion, il a mis l'accent sur les paramètres à prendre en compte pour la concrétisation et le développement de ces pôles. Il s'agit des conditions de réussite exigeantes, d'une gouvernance multi-acteurs comme condition sine qua non et de la non-reproduction du même modèle partout. Lisez plutôt l'analyse du jeune économiste béninois, spécialiste du développement territorial, Dr Chedrak Chembessi.
Wilfried AGNINNIN

Devant un parterre de personnalités réunies au Palais des Congrès de Cotonou le 21 mars 2026, Romuald Wadagni, candidat de la majorité présidentielle, a dévoilé son projet de société intitulé « Plus loin, ensemble ». Au cœur du document de 68 pages, la création de six pôles de développement territorial, pensés comme moteurs d'une industrialisation accélérée et d'un rééquilibrage économique entre les régions. Les six pôles s'appuient sur les anciens découpages administratifs du pays (Atacora, Atlantique, Borgou, Mono, Ouémé, Zou) et reposent chacun sur trois piliers communs : industrie, tourisme et innovation, auxquels s'ajouterait une composante spécifique liée aux avantages comparatifs de chaque territoire, encore à définir.
L'initiative est à saluer
La proposition est « séduisante » et répond à une logique bien établie. Elle a la force des évidences et le prestige des modèles qui ont réussi ailleurs. Dans un pays qui a enregistré une croissance de 7,5 % en 2024, son niveau le plus élevé depuis 1990 selon la Banque mondiale, et qui fait la course à l'industrialisation, le chercheur juge la démarche légitime et opportune.
Le projet de Wadagni ne part pas de rien. Il s'appuie sur des précédents institutionnels concrets. Il met ainsi l’accent sur les Agences territoriales de développement agricole (ATDA), créées en 2016, qui associent l'État, les collectivités locales, les organisations de producteurs et le secteur privé pour soutenir la mise en place des sept pôles territoriaux de développement agricole, ainsi que la Zone industrielle de Glo-Djigbé (GDIZ), vitrine du partenariat public-privé à grande échelle. Ce sont des signaux positifs d'une appropriation des exigences de gouvernance des pôles de compétitivité territoriale.
Des conditions de réussite exigeantes
Les effets des pôles ne sont ni automatiques ni garantis. Ils nécessitent une masse critique d'entreprises interconnectées, un capital humain qualifié et des institutions solides. L'économie béninoise, encore marquée par une forte informalité et un tissu productif peu dense dans la majorité des régions, devra composer avec ces contraintes. Le lancement simultané de six pôles présente un risque de dispersion des ressources publiques, sans qu'aucun territoire ne bénéficie de la masse critique nécessaire. En France, la multiplication rapide de 71 pôles de compétitivité a été critiquée pour avoir dilué les moyens disponibles. Notre démarche doit s'en prémunir et ne pas s'accommoder d'une pression de visibilité immédiate.
En outre, le Bénin dispose d'un précédent historique jugé instructif. Sous le régime révolutionnaire des années 1970 et 1980, une politique de régionalisation du développement avait été mise en œuvre, avec des complexes agro-industriels et des entreprises publiques répartis sur le territoire national. Ses limites: faible productivité, dépendance aux subventions, faible intégration aux marchés internationaux. Les risques d'une planification trop centralisée doivent être prévenus.
Une gouvernance multi-acteurs comme condition sine qua non
Un pôle de développement territorial est avant tout un écosystème vivant qui ne peut fonctionner que si l'État, les entreprises, les institutions de formation, les investisseurs et les populations locales sont véritablement associés à son pilotage. Une approche par le haut sans ancrage dans le tissu économique local, produirait des résultats en deçà des attentes et transformerait les pôles en simples instruments de communication politique. Le projet de Wadagni prévoit la création d'agences régionales de développement et d'un organe de pilotage national rattaché à la Présidence de la République. Cette esquisse est prometteuse, mais appelle à préciser leur statut juridique, leur autonomie réelle, leurs budgets propres et leurs mécanismes de redevabilité vis-à-vis des populations locales.
Ne pas reproduire le même modèle partout
L'économiste plaide également pour une différenciation active entre les six pôles. Les régions béninoises présentent des niveaux de développement très inégaux, et les instruments qui fonctionnent dans des zones dynamiques ne sauraient être transposés tels quels dans des territoires moins avancés. Plutôt que de répliquer partout le modèle de la GDIZ, ce qui risquerait d'instaurer une concurrence stérile entre pôles pour les mêmes ressources et matières premières. Il faut un réseau collaboratif entre pôles, chacun valorisant ses avantages comparatifs propres tout en maintenant des synergies avec les autres territoires. Les pôles ne sont ni bons ni mauvais en soi. Le problème tient moins à la théorie qu'à sa transposition politique et pratique. In fine, la réussite de l'ambition portée par Romuald Wadagni reposera sur une construction patiente et structurelle, à l'opposé d'une logique de vitrine.
Chedrak Chembessi est docteur en développement régional et professeur adjoint en économie et innovation sociale à l’Université de l’Ontario français au Canada.




